Écoles nationales supérieures d’art : la coupe est pleine

Paru sur Mediapart, ce texte de nos collègues de la Villa Arson auxquels, bien évidemment, le Snéad apporte son soutien :

Nous sommes enseignantes et enseignants en écoles nationales supérieures d’art (ENSA).
Chaque année nous formons des étudiantes et étudiants à l’obtention de diplômes mais aussi à l’expertise non seulement dans le champ de la production artistique mais également dans le champ culturel par des enseignements pratiques, théoriques, techniques, par un accompagnement de chacune et de chacun.

En 1999, les accords de Bologne sont signés. Conformément à la nécessité d’harmonisation de l’enseignement supérieur européen, les missions des écoles se diversifient alors : mise en place de mémoires de second cycle ; organisation de séminaires ; exigence de développement de projets de recherche et de mise en place de 3e cycle, développement d’unités de recherches, etc.

En 2015, après un processus d’évaluation conforme à l’évaluation universitaire, les diplômes de 2e cycle des écoles d’art (DNSEP) sont validés comme faisant grade de Master. Puis, ce sont les diplômes de 1er cycle (DNA) qui obtiennent valeur de Licence.

Les diplômes délivrés par les écoles d’art sont donc des diplômes de l’enseignement supérieur.

 En revanche, ces nouvelles missions des écoles d’art menées par les enseignant.e.s ont été effectuées sans encadrement administratif, humain et financier: pas de budgets spécifiques dédiés à la recherche ; pas de réévaluation des charges annuelles et de répartition de celles-ci; aucune reconnaissance des heures supplémentaires engagées dans le suivi des mémoires ; pas de politique de ressources humaines harmonisée ; pas de création de laboratoires de recherche. Notre condition statutaire n’a pas évolué au regard de ces nouvelles charges, ni nos conditions de rémunération.

 Car ces nouvelles missions devaient dans un premier temps être conduites à titre expérimental, et le statut des enseignant.e.s devait à terme être redéfini en fonction de l’expérimentation.

 Malgré cela, la plupart des personnels enseignants ont joué le jeu, fait ce qui était attendu, voire plus, dans l’intérêt des étudiantes et étudiants.

Pendant tout ce temps, les enseignant.e.s ont continué à être considérés statutairement comme des enseignant.e.s du secondaire. Ce qui signifie une grille indiciaire indexée sur celles des agrégé.e.s du secondaire, qui pour leur part débutent généralement leur carrière au début de la vingtaine. Alors que nous, artistes, théoricien·e·s de l’art, critiques, nous intégrons et sommes recruté.e.s dans les écoles nationales supérieures sur carrières et productions, donc aux environs de 40 ans, laissant peu de marge de progression et faisant de ce corps enseignant du supérieur un corps précarisé.

 En 2016, les personnels enseignants des écoles d’art ont exigé la refonte de leur statut. Pendant 3 ans, les négociations ont traîné de reports sans explications en interruptions théâtrales. Pendant 2 ans, l’avancement et les salaires ont été gelés, tout simplement.

Au début de cette année, les enseignant.e.s des 7 écoles nationales supérieures d’art se sont mobilisé.e.s pour faire pression sur leur ministère de tutelle ; la solution du blocage des concours d’entrée a été retenue. La Villa Arson était la première école sur le calendrier des concours d’admission en première année. D’un commun accord, les enseignant.e.s ont préféré la rétention des résultats plutôt que l’annulation du concours, soucieuses et soucieux des frais déjà engagés par les candidat.e.s pour passer le concours. Ce dernier s’est déroulé, nous avons travaillé avec les mêmes engagement et souci d’équité que les années précédentes. Les résultats ont été retenus, conformément à la décision collégiale du corps enseignant et le soutien du directeur.
Aujourd’hui, la direction de la Villa Arson a unilatéralement décidé de céder et de diffuser les résultats pour maintenir « l’obligation de service public », dans un grand mépris vis-à-vis de notre demande de soutien.

 Pourtant, les négociations ne semblent pas avoir avancé ; aucune date n’est donnée pour quoi que ce soi. Des négociations étaient « en cours » entre Mme Muniesa, directrice de cabinet, et certains syndicats enseignants : mais il paraît que l’incendie de Notre-Dame accapare désormais toutes les forces du Ministère.

 La direction nous demande d’être raisonnables, puisque nous sommes peu (167 agent.e.s), sans pouvoir ni visibilité. La grève via la rétention des résultats ne serait pas crédible.

Or pour nous, faire grève de salaire impliquerait de renoncer à l’enseignement et à notre engagement auprès des étudiant·e·s ; cela sacrifierait leur diplôme. Cela ne donnerait guère plus de poids à notre mobilisation : quel.le.s agent.e.s du ministère seront sensibles à 167 personnes qui demandent à ne plus être rémunérées ?

 Cela, alors que depuis des années, nos administrations dévalorisent notre travail, au lieu de le soutenir et le porter d’une voix commune.

 Nous en avons assez.

Assez, que notre ministère de tutelle nous fasse perdre notre temps à attendre l’ajustement de nos statuts et nos rémunérations, à notre travail.

Assez, que nos compétences, notre expertise et notre travail soient mésestimés.

Assez, que l’on exige de nous des formations de qualité, d’envergure internationale, etc., sans nous en donner les moyens.

Assez, que lorsque nous parvenons tout de même aux objectifs impossibles qui nous sont imposés, nos efforts soient rabaissés.

Assez d’être traités par notre hiérarchie avec une condescendance et un mépris qui ne cherchent même plus à se cacher.

 Ce ne sont pas les administrateurs.trices qui font les écoles d’art : ce sont les étudiant.e.s et les enseignant.e.s, sans qui elles ne sont que des coquilles vides, tout juste bonnes à servir de décor à des photo shoots de marques de mode ou autres « événements » où des biens publics sont privatisés pour des sommes dérisoires, parfois au détriment de la pédagogie.

 Nous savons que nous sommes loin d’être seul.e.s à être maltraité.e.s par notre employeur, l’État, qui malmène à des degrés divers l’ensemble de ses fonctionnaires, et qui réprime violemment toutes et tous les citoyen.ne.s qui veulent reprendre la puissance agissante qui leur a été volée ou qui manifestent, tout simplement.

Nous savons que cela fait des années que le service public est démantelé, et ce de plus en plus vite depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron à la présidence de la République.

Nous ne coopérerons plus à ce jeu de dupes. Nous ne nous laisserons pas déposséder de notre métier. Nous ne nous résignerons pas.

 Nous continuons à faire notre métier parce que nous l’aimons. Et parce que nous croyons vraiment au service public, malgré les inégalités sociales terribles qui structurent le monde de l’art en France.

L’État nous met aujourd’hui dans une position intenable. Soit nous continuons à en faire toujours plus avec toujours moins – or l’énergie n’est pas inépuisable. Soit nous cessons d’accomplir une partie de nos missions – ce qui pénaliserait les étudiant.e.s, allant ainsi à l’encontre de ce qui fait le cœur de notre métier : la confiance que nous accordent des jeunes gens à qui enseigner est un plaisir et un honneur.

 Ce n’est pas nous qui sommes déraisonnables : ce sont les personnes qui prétendent nous représenter qui le sont.

Ce n’est pas nous qui ne sommes pas crédibles : c’est un pouvoir irresponsable, qui ne cesse de donner son cynisme, son inhumanité et son incompétence en spectacle.

Ce n’est pas nous qui prenons les candidat.e.s en otage : c’est notre Ministère, qui nous force à choisir entre l’enseignement que nous souhaitons pour les étudiant.e.s, des demandes de productivité et d’ambitions internationales, et les réalités de nos conditions de travail.

 Nous demandons la validation de la grille indiciaire négociée en 2017 ; nous demandons la revalorisation de nos statuts en accord avec nos missions de recherche (à titre d’exemple : la création du statut d’enseignant.e-chercheur.e en école d’architecture en 2018) ; l’encadrement et l’administration de la recherche et du 3e cycle par les écoles d’art.

 Sans une transmission artistique et culturelle digne de ce nom, il n’y a pas d’avenir commun.

 Les enseignantes et enseignants de la Villa Arson

et écoles solidaires: premiers et premières signataires des 6 autres ENSA

 Boris Achour (ENSA Cergy), Sylvie Blocher (ENSA Cergy), Jean-Michel Brinon (ENSA Cergy), Erik Bullot (ENSA Bourges), Nina Childress (ENSA Nancy), Gallien Dejean (ENSA Cergy), Jean-Jacques Dumont (ENSA Nancy), Claire Fayolle (ENSA Nancy), Catherine Fraixe (ENSA Bourges), Vincent Gérard (ENSA Cergy), Véronique Joumard (ENSA Cergy), Andrea Keen (ENSA Nancy), Martine Le Gac (ENSA Dijon), Ingrid Luche (Ensa Bourges), Philippe Mailhes (ENSA Dijon), Eric Maillet (ENSA Cergy), Laurent Matras, (Ensa Dijon), Pierre-Emmanuel Meunier (ENSA Limoges), Colin Ponthot (ENSA Nancy), Étienne Pressager (ENSA Nancy), Olga Rozenblum (ENSA Cergy), Jean-Jacques Dumont (ENSA Nancy), Béatrice Selleron (ENSA Nancy), Pierre Guislain (ENSA Dijon)

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